FightTalk Stories - Tony Ferguson : La chute d'un roi, entre légende et tragédie
12 victoires. 8 défaites. Un record. La chute de l'homme qui ne voulait pas tomber.

Douze victoires consécutives. Un titre intérimaire. Une aura d’invincibilité. Et puis, plus rien. Tony Ferguson a traversé le MMA comme une tempête, avant de disparaître dans un trou noir dont personne ne semblait pouvoir le sortir. Huit défaites d’affilée. Un record UFC. Aujourd’hui, il tente de renaître ailleurs. Mais la question demeure, lancinante : jusqu’où un homme peut-il tomber avant que la légende ne bascule dans la tragédie ?
L’ascension du cucuy : quand tout semblait possible
Entre 2013 et 2019, personne ne ressemblait à Tony Ferguson. Sur cette période, il enchaîne douze victoires — une série qui figure parmi les plus longues de l’histoire de l’UFC dans la catégorie reine des poids légers. Il traverse l’élite comme un rouleau compresseur, laissant derrière lui des adversaires méconnaissables, le visage déformé par les coups, les yeux fermés par l’accumulation de dégâts.
Donald Cerrone en 2019, à Chicago. Ce combat résume tout. Ferguson y est survolté, imprévisible, presque surnaturel. Le visage de « Cowboy » est une horreur après deux rounds — tellement abîmé que les médecins l’empêchent de continuer. La foule est en transe. Ferguson, lui, en profite pour rappeler au monde qu’il sortait d’une période compliquée, marquée par des problèmes de santé mentale : « Je suis très reconnaissant envers mes fans de se soucier de mon bien-être. Nous ne sommes pas des animaux. Nous ne faisons pas de combats de coqs ».
Mais ce soir-là, Ferguson ressemble pourtant à un phénomène. Son style ? Une anomalie. Pas de boxe orthodoxe, pas de lutte classique. Une imprévisibilité totale. L’adversaire est moqué, pris pour cible d’un simulacre de jet de sable — ce tic devenu signature. Puis vient Kevin Lee, étranglé net en 2017. Ceinture intérimaire autour de la taille. L’invincibilité, enfin.
Et surtout, le nom que tout le monde attend. L’affrontement avec Khabib Nurmagomedov. Programmée cinq fois. Annulée cinq fois. Une malédiction. L’un des plus grands « et si ? » de l’histoire du sport.
L’ombre de Khabib : le combat qui n’aura jamais lieu
On a longtemps cru que Ferguson était le seul à pouvoir battre l’aigle. Son volume d’attaque, son cardio monstrueux, son Jiu-Jitsu dangereux — tout laissait penser qu’il pourrait poser des problèmes à l’Invaincu.
Le combat a été programmé. Annulé. Reprogrammé. Annulé de nouveau. Pneumonie. Blessure au genou. Problèmes personnels. La pandémie de 2020 aura raison de la dernière tentative. À la place, c’est Justin Gaethje qui affronte Ferguson pour le titre intérimaire.
Ce soir-là, à Jacksonville, le 9 mai 2020, l’UFC 249 sonne le glas.
La nuit où tout a basculé : Gaethje, le bourreau
Justin Gaethje a brisé Tony Ferguson de manière définitive. Ce n’est pas une opinion — c’est un constat partagé par bien des observateurs. En tête, Joe Rogan, qui n’a pas mâché ses mots sur son podcast :
« Tony Ferguson est mon exemple préféré. Il avait un cardio sans fond. Il ne cessait jamais de venir vers toi. Il était obsédé par la destruction. Il a tabassé tout le monde. Et Justin Gaethje l’a tellement battu qu’il n’a plus jamais été le même après ».
Pendant cinq rounds, c’est un massacre. Gaethje est plus rapide, plus précis, plus violent. Il déchire Ferguson, le punit à chaque échange. Au cinquième round, l’arbitre arrête les frappes — mais les dégâts sont déjà irréversibles. Ferguson perd pour la première fois depuis huit ans. Il ne le sait pas encore, mais ce combat marque le début de la fin.
Rogan l’explique avec une lucidité froide : « Parfois, ça arrive très vite. En un ou deux combats, vous passez du statut de meilleur au monde à celui dont personne ne pense qu’il redeviendra champion. Vous êtes dans une réalité déprimée. Et peut-être que vous êtes physiquement déprimé parce que vous avez été vraiment blessé lors de votre dernier combat ».
Cette nuit-là, le cucuy est mort. Ce qui reste, c’est un homme qui ne veut pas l’admettre.
La spirale : huit défaites consécutives, un record qui fait mal
Après Gaethje, l’enfer. Ferguson perd contre Charles Oliveira, puis contre Beneil Dariush. À l’UFC 274, en mai 2022, Michael Chandler lui inflige un KO qui fait le tour du monde — un front kick qui le laisse inerte sur le tapis.
Après le combat, Ferguson tweete qu’il avait « beaucoup de choses en coulisses », qu’il ne laissera plus jamais cela arriver. Mais le mal est déjà fait. Il ne parle pas de ses problèmes personnels. En 2019, sa femme avait demandé une ordonnance restrictive pour « paranoïa sévère ». Il traverse une tempête silencieuse dont personne ne mesure l’ampleur.
Puis viennent Nate Diaz, Bobby Green, Paddy Pimblett. À chaque combat, l’espoir renaît — Ferguson a-t-il retrouvé quelque chose ? — et à chaque combat, la désillusion est plus brutale. En août 2024, à Abu Dhabi, Michael Chiesa le soumet par étranglement arrière au premier round. Huitième défaite consécutive. Record UFC.
Sur le moment, Ferguson laisse un gant au sol. Un geste symbolique. Un départ à la retraite ? Dana White l’espère. Daniel Cormier, qui a observé la chute avec une tristesse mêlée d’effroi, commente :
« Tony Ferguson à son pic était aussi bon que n’importe qui à l’UFC. Mais son déclin a été très rapide. Il n’était pas progressif. C’est arrivé très vite, comme une chute de falaise ».
Ferguson reprend le gant. Il n’est pas prêt à s’arrêter. En janvier 2025, l’UFC le libère de son contrat.
« Je ne veux pas prendre ma retraite » : l’aveuglement ou la dignité ?
C’est sans doute ce qui effraie le plus. Ferguson ne voit pas la vérité en face. Après la défaite contre Chiesa, il déclare : « Je ne veux pas prendre ma retraite. Je ne veux vraiment pas. Mais j’aime l’UFC, et je ne veux aller nulle part ailleurs. Je ne vais pas poser les deux gants. Je vais en poser un. Et je vais garder l’autre, au cas où ».
Quelques minutes plus tard, il ajoute : « Ce n’est pas encore le moment. J’ai des trucs à travailler ».
Gaethje lui-même, son bourreau, a parlé avec une humanité désarmante. À l’UFC 291, on lui demande si Ferguson devrait prendre sa retraite.
Il répond : « J’espère juste que nous avons tous des gens qui nous aiment assez pour avoir cette conversation avec nous… Nous sommes tous sur une timeline. Il y a un début et une fin. Aucun d’entre nous à la mi-trentaine n’est vers le début, ça c’est sûr ».
Mais Tony n’écoute pas.
Le boxing et la GFL : survivre ou renaître ?
En août 2025, Ferguson a renoué avec la victoire. Une victoire toute relative, dans un autre monde. Au Misfits Boxing 22, à Manchester, il affronte l’influenceur Salt Papi et l’emporte par TKO au troisième round.
Le public est partagé. D’un côté, on applaudit la fin de cinq années sans victoire. De l’autre, on pointe un arrêt contestable — Papi était peut-être plus déséquilibré que KO. Le débat est vif, mais Ferguson, lui, savoure. Pour une nuit, le tableau d’affichage affiche « 1-0 ». *« El Cucuy » a retrouvé la sensation d’une main levée.
En janvier 2025, il a rejoint la Global Fight League (GFL). Une nouvelle organisation, une nouvelle chance — ou un nouveau risque. Les annonces récentes évoquent un combat contre Dillon Danis. L’opinion publique s’inquiète. Ferguson, lui, s’en moque.
« J’ai laissé une moitié de gant là-bas. Et je l’ai récupérée. Ça me dit juste que j’ai toujours les deux paires. On va prendre le reste de la saison, régler des trucs. Et on revient fort. Et non, je ne prends pas ma retraite. »
L’héritage d’un roi déchu
Où se trouve la limite entre légende et tragédie ? Pour l’instant, Ferguson chevauche les deux. Il restera dans l’histoire comme l’un des meilleurs poids légers à n’avoir jamais conquis la vraie ceinture. Son parcours est émaillé de combats cultes, de moments de bravoure, d’une résilience qui forçait l’admiration.
Mais les huit défaites consécutives sont là. Elles ternissent tout. Daniel Cormier disait : « Ce qui ne quitte jamais un homme, c’est son courage. Et le courage de Tony Ferguson était à son maximum ». La question est de savoir si ce courage est devenu son pire ennemi.
Car la tragédie de Ferguson, ce n’est pas d’avoir perdu. C’est de ne pas savoir s’arrêter.
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